IA : prenez les commandes
Read in English: AI Is the Crane. Who’s in the Cab?
Source: IA via Canva
Dans une étude menée auprès de 244 consultants du BCG travaillant avec l'IA générative sur une tâche business réaliste, les chercheurs ont identifié trois façons de travailler avec l’intelligence artificielle[1]. La plupart des utilisateurs sont restés activement impliqués : 60 % ont travaillé main dans la main avec l'IA, étape par étape, et 14 % l'ont pilotée en gardant pour eux les décisions clés.
Mais 27 % ont fait autre chose. Ils ont confié la tâche à l'IA et accepté le résultat sans le modifier, ou avec de légères retouches.
Les chercheurs les appellent les « auto-automatiseurs ». Ils ont fait le travail. Mais contrairement à leurs collègues, ils n'ont développé ni expertise métier ni compétences en IA. Ils avaient le même outil que tout le monde. Ce qui leur manquait, c'était une main sur les commandes.
La technologie s’est installée
Les raisons d'être prudent vis-à-vis de l'IA ne manquent pas. Les investisseurs se demandent si les valorisations n'ont pas pris trop d'avance sur la réalité. Régulateurs, chercheurs et salariés soulèvent de sérieuses questions d'éthique, d'emploi et de pouvoir. Ces débats sont importants.
Mais ils ne feront pas reculer la technologie. Quoi que fassent les marchés, l'IA est désormais intégrée aux outils que des millions de personnes utilisent chaque jour. Pour les dirigeants, la question n'est plus de savoir s'il faut l'utiliser, mais comment.
L'IA, puissante machine
Source: Canva
Une grue soulève des charges qu'aucune foule ne pourrait porter. C'est une machine extraordinaire. Mais une grue ne décide pas de ce qui mérite d'être soulevé, de l'endroit où le déposer, ni de ce qui se passe si elle lâche ce qu'elle n'aurait pas dû. Quelqu'un doit être dans la cabine, aux commandes.
L’IA est une sorte de grue.
La plupart des organisations se concentrent aujourd'hui sur la machine : quels outils, quels cas d'usage, à quelle vitesse, quels métiers disparaissent ou, au contraire, deviennent nécessaires. Bien moins nombreuses sont celles qui se demandent qui est aux commandes, et comment la machine est pilotée. C'est pourtant ce qui détermine si l'IA renforce ce qui rend une organisation unique (sa culture, ses réseaux internes, les compétences de ses collaborateurs) ou l'efface discrètement.
Ne pas concevoir, c'est encore concevoir. Le non-choix est un choix ! Quand personne ne choisit comment l'IA entre dans la façon de travailler, ce sont les réglages par défaut qui choisissent à votre place.
Trois leviers pour agir sur l’IA
Dans mon travail, je reviens sans cesse à trois leviers. Chacun peut être poussé vers le haut ou vers le bas. Poussé vers le bas (ou tout simplement délaissé, ignoré) : les risques s'accumulent. Poussé vers le haut (avec une intention de leadership) : les opportunités se multiplient.
Agentivité : le pouvoir d'agir de chacun. L'IA peut aiguiser le jugement humain, ou le remplacer. Les auto-automatiseurs montrent ce que donne ce levier poussé vers le bas : le travail est fait, et les personnes qui le font cessent de progresser. Dans une autre étude, les idées produites avec ChatGPT se ressemblaient davantage entre elles que celles produites sans[2]. Chaque idée, prise isolément, tenait la route ; ensemble, elles étaient plus uniformes. Poussez le levier vers le haut, et l'IA devient un partenaire d'entraînement qui développe les compétences et la confiance nécessaire pour prendre des initiatives.
Réseaux : comment les personnes se connectent et partagent leurs savoirs. Une étude récente a suivi l'activité Microsoft 365 dans 11 grandes entreprises après l'introduction de Microsoft Copilot[3]. Chez les salariés qui l'utilisaient intensivement, l'activité dans les documents a augmenté de 21 %, contre seulement 7 % pour les activités d’échange électronique entre pairs. Les auteurs y voient des bénéfices possibles, comme une réduction de la surcharge d'information. Mais ils préviennent qu'un recul relatif de la communication pourrait freiner la circulation d'informations diverses et, à terme, entraver l'innovation. Les organisations innovent grâce à leurs connexions. Poussez ce levier vers le bas, et chacun devient plus productif seul, mais moins connecté aux autres. Poussez-le vers le haut, et l'IA libère du temps pour les conversations qui comptent.
Communauté : pourquoi les personnes s'engagent à agir ensemble. En juin 2026, 52 % des adultes américains se disaient plus inquiets qu'enthousiastes face à l'IA dans leur vie quotidienne, contre 37 % en 2021[4]. Pour la première fois, une majorité des moins de 30 ans disaient la même chose : 55 %, contre 31 %. Des personnes inquiètes ne s'engagent pas dans une transformation parce qu'elle a été annoncée. Elles s'engagent dans ce qu'elles contribuent à créer. Poussez ce levier vers le bas, et l'IA devient quelque chose qu'on impose aux gens. Poussez-le vers le haut, et elle devient un projet partagé, relié à la raison d'être de l'organisation.
Qui est aux commandes ?
Il existe un quatrième principe, et ce n'est pas un levier. C'est la personne qui reste aux commandes, vigilante, mois après mois. Je l'appelle la Cohérence.
La plupart des transformations n'échouent pas le premier jour. Elles s'essoufflent. L'attention se déplace, les sponsors changent, et les gens apprennent à attendre que ça passe. Avec l'IA, le coût de cet essoufflement est plus élevé, car la technologie continue d'avancer même quand l'attention des dirigeants faiblit.
J'ai observé l'inverse dans plusieurs organisations avec lesquelles j'ai travaillé. Quand des coalitions de volontaires travaillent en partenariat avec la direction, et que celle-ci reste engagée dans la durée (en lançant une deuxième coalition, puis une troisième), elles produisent les changements les plus profonds, les plus durables et les plus créateurs de valeur.
Quatre questions pour votre comité de direction
1. Où l'IA remplace-t-elle discrètement le jugement de nos collaborateurs, au lieu de l'aiguiser ?
2. Nos collaborateurs se connectent-ils davantage grâce à l'IA, ou moins ?
3. Voient-ils cette transformation comme la leur, ou comme quelque chose qu'on leur impose ?
4. Qui sera encore aux commandes de cette transformation, en 2028, 2029… et au-delà ?
Des idées à la pratique
Récemment, j'ai conçu et animé un atelier sur ces questions pour un groupe de dirigeants RH. Nous ne nous sommes pas contentés de discuter des principes : nous les avons appliqués à nous-mêmes, avec de concours de l'IA.
Les participants sont repartis avec une vision plus claire des situations où l'IA renforce ou affaiblit le jugement, les liens et l'engagement ; de nouvelles idées élaborées avec leurs pairs ; une expérience directe de l'IA utilisée ensemble ; et des actions concrètes qui leur sont propres.
Cet atelier est l'un des premiers fruits d'une plongée approfondie dans les toutes dernières recherches sur l'IA et les organisations. D'autres suivront dans les semaines à venir.
Vous souhaitez le proposer à votre comité de direction ? Contactez-moi. L'atelier est disponible en français et en anglais.
Comme le dit Myron Rogers (je paraphrase légèrement) : “La façon dont on arrive au futur est le futur qui arrive”.
L'IA est une machine extraordinaire. La question est de savoir qui est aux commandes : attentif, pleinement présent ; attentive, pleinement présente.
Sources:
[1] Randazzo, Lifshitz-Assaf, Kellogg, Dell'Acqua, Mollick, Candelon & Lakhani, « Cyborgs, Centaurs and Self-Automators », document de travail Wharton/HBS : https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=4921696 et https://www.hbs.edu/ris/Publication%20Files/26-036_e7d0e59a-904c-49f1-b610-56eb2bdfe6f9.pdf
[2] Anderson, Shah & Kreminski, « Homogenization Effects of Large Language Models on Human Creative Ideation », Creativity and Cognition 2024 : https://arxiv.org/abs/2402.01536
[3] Yu, Chen, Hu, Suri & Counts, « Adoption of Generative AI in the Workplace », arXiv, août 2026 : https://arxiv.org/abs/2608.15550
[4] Pew Research Center, « Young adults in the U.S. are increasingly wary of AI », 18 août 2026 : https://www.pewresearch.org/short-reads/2026/08/18/young-adults-in-the-us-are-increasingly-wary-of-ai/. Enquête menée du 22 au 28 juin 2026 auprès de 3488 adultes américains.